Quand Dieu est au banc des accusés : Plaidoyer pour la théodicée
Question préliminaire:
-Pourquoi Dieu tolère-t-il le mal, la souffrance, et même la mort des enfants ?
Introduction : une question universelle et douloureuse
Pourquoi un Dieu bon, saint et tout-puissant permet-il le mal, la souffrance et la mort, en particulier celle des enfants ? Cette question revient sans cesse dans les esprits, surtout lorsqu’on fait face à une tragédie. Pour beaucoup, la souffrance innocente semble incompatible avec l’existence d’un Dieu juste. Pourtant, la Bible ne fuit pas ces questions. Elle y répond, non pas toujours comme on le souhaiterait, mais avec une profondeur unique, dans la révélation du caractère de Dieu et de son plan rédempteur.
Nous proposons ici un parcours théologique, pastoral et apologétique pour réfléchir à cette question à la lumière de la révélation biblique.
1. Le problème du mal : diagnostic biblique
A) Le monde est déchu, et toute la création souffre
Selon Genèse 3, la chute d’Adam et Ève a entraîné non seulement la corruption de l’homme, mais aussi celle de toute la création (cf. Romains 8.20-22). Le péché a introduit la souffrance, la maladie et la mort dans un monde qui, à l’origine, était « très bon » (Gen 1.31).
« Par un seul homme, le péché est entré dans le monde, et par le péché la mort » (Romains 5.12).
La souffrance, même celle des enfants, est une conséquence indirecte de cette corruption. Elle n’est pas toujours liée à un péché personnel (cf. Jean 9.1–3), mais elle trouve son origine dans l’état de chute universel.
B) Dieu ne prend pas plaisir au mal, mais le gouverne souverainement
Dieu n’est pas l’auteur du mal moral (Jacques 1.13), mais il en est souverain : il le limite, le dirige et l’utilise à des fins justes (Gen 50.20). Rien n’échappe à son dessein éternel (Éphésiens 1.11).
« Le secret de l'Éternel est pour ceux qui le craignent » (Psaume 25.14).
Même lorsque nous ne comprenons pas les raisons immédiates de la souffrance, nous savons que Dieu ne réagit pas passivement au mal : il agit avec sagesse et justice.
La Bible n’édulcore pas la souffrance. Elle reconnaît pleinement la réalité du mal, sous toutes ses formes. Les larmes, les cris, les injustices, les maladies et la mort ne sont ni niées ni relativisées. Le livre de Job, les lamentations du psalmiste, les souffrances du peuple d’Israël et surtout la croix du Christ témoignent de ce réalisme biblique. Contrairement aux religions ou philosophies qui voient le mal comme une illusion, la Bible le désigne comme une intrusion destructrice dans le bon ordre de la création de Dieu.
Timothy Keller, La souffrance. Marcher avec Dieu dans la douleur et la perte :
« Si nous sommes frappés par le mal et la souffrance, c’est que nous avons un souvenir, même lointain, d’un monde où ces choses ne devraient pas exister. »
Mais il est important de distinguer ici deux types de mal :
Le mal moral : ce sont les actions mauvaises causées par des êtres humains responsables (injustice, meurtre, trahison, abus, etc.).
Le mal naturel : ce sont les conséquences de la chute dans la sphère non morale (maladie, catastrophe, infirmité, souffrance physique, etc.).
Cette distinction nous permet de mieux articuler les réponses bibliques. Dieu répond au mal moral par sa justice, le pardon et le jugement. Il répond au mal naturel par la promesse d’une restauration cosmique (Romains 8.18–25), déjà inaugurée dans la résurrection de Jésus-Christ.
2. Pourquoi Dieu permet-il la mort des enfants ?
A) Une réalité tragique dans l’histoire biblique
La mort des enfants, aussi tragique soit-elle, n’est pas ignorée dans les Écritures. Les enfants israélites sont tués en Égypte (Ex 1), les enfants des Cananéens sont impliqués dans le jugement de Dieu (Josué), les enfants de Bethléhem sont massacrés par Hérode (Matthieu 2).
Cela choque, et cela doit nous choquer. Mais la Bible présente un monde où le mal atteint tous les âges de la vie. Ce n’est pas parce que Dieu est injuste, mais parce que le monde est brisé.
B) Dieu est juste, même lorsqu’il juge
Il faut rappeler que Dieu ne doit rien à personne. Aucun être humain ne mérite la vie ou le salut (Rom 3.10-23). La mort d’un enfant, si bouleversante soit-elle, ne signifie pas que Dieu est injuste, mais que le péché, même lorsqu’il semble lointain ou abstrait, est réellement destructeur.
« L’âme qui pèche, c’est celle qui mourra » (Ézéchiel 18.4).
Cela ne veut pas dire pour autant que tous les enfants morts sont éternellement condamnés (voir section 3.2). Mais cela signifie que Dieu ne leur doit rien. Il est libre dans sa grâce.
L’argument classique contre Dieu peut être formulé ainsi :
« Si Dieu est bon, il ne veut pas le mal. S’il est tout-puissant, il peut l’empêcher. Mais le mal existe. Donc soit il n’est pas bon, soit il n’est pas tout-puissant. »
La réponse chrétienne est plus subtile : Dieu permet temporairement l’existence du mal dans un but supérieur : manifester sa gloire, accomplir ses desseins rédempteurs, et amener son peuple à lui faire confiance même dans les ténèbres.
Joseph le dit à ses frères qui l’avaient vendu :
« Vous aviez médité de me faire du mal : Dieu l’a changé en bien » (Genèse 50.20).
Et Pierre affirme que Jésus a été crucifié « selon le dessein arrêté et selon la prescience de Dieu » (Actes 2.23).
Autrement dit, la croix du Christ est le lieu où le mal et la bonté de Dieu se rencontrent le plus intensément. Le plus grand mal commis par les hommes (la mise à mort du Fils de Dieu) est précisément le moyen par lequel Dieu a accompli le plus grand bien (le salut éternel).
Alvin Plantinga, Dieu, la liberté et le mal :
« Un monde dans lequel des créatures libres peuvent faire le bien est plus précieux qu’un monde où elles ne peuvent faire que ce que Dieu veut. »
3. Pourquoi le chrétien peut-il encore croire en Dieu face au mal ?
A) Dieu a souffert lui-même dans la personne de son Fils
Pour beaucoup, la vraie question est : « Où est Dieu dans ma souffrance ? » Et la réponse chrétienne est bouleversante : Dieu est venu souffrir avec nous et pour nous.
Jésus n’a pas fui la douleur. Il a pleuré à la tombe de Lazare (Jean 11), il a connu l’angoisse à Gethsémané, et il a souffert l’abandon à la croix. Dieu ne se tient pas à distance du mal. Il est l’homme de douleur, habitué à la souffrance (Ésaïe 53.3). En Jésus-Christ, Dieu a pris sur lui le poids du mal, et l’a vaincu par sa résurrection.
C’est pourquoi Paul peut dire :
« Car j’estime que les souffrances du temps présent ne sauraient être comparées à la gloire à venir » (Romains 8.18).
La croix est la réponse suprême de Dieu au mal. Le Dieu trois fois saint, qui hait le mal, l’a affronté en devenant homme en Jésus-Christ, et en subissant la mort la plus injuste, celle du Juste pour les injustes (1 Pierre 3.18).
« Il a été méprisé, abandonné des hommes, homme de douleur et habitué à la souffrance » (Ésaïe 53.3).
Le Fils de Dieu a été traité comme un pécheur afin que des pécheurs soient traités comme des fils.
B) L’Évangile révèle la patience de Dieu dans un monde corrompu
L’Évangile nous montre que si Dieu exerçait immédiatement sa justice, nul ne subsisterait. Le monde, pécheur et rebelle, continue d’exister parce que Dieu use de patience pour accomplir son dessein de salut (cf. 2 Pierre 3.9).
Ainsi, la souffrance présente n’est pas le signe que Dieu est absent, mais qu’il retarde son jugement final afin de sauver. Le chrétien voit dans le délai de Dieu non de l’indifférence, mais de la miséricorde (Romains 2.4).
C) La résurrection du Christ est la garantie d’un monde à venir sans mal
La résurrection de Jésus est la promesse d’un monde renouvelé où la souffrance et la mort ne seront plus (Apocalypse 21.4). Le chrétien vit dans cette espérance : « Si nous souffrons avec lui, nous régnerons aussi avec lui » (Rom 8.17).
John Stott, La croix de Jésus-Christ :
« Dans le monde réel de la souffrance, comment pourrait-on adorer un Dieu qui serait immunisé à la douleur ? […] Je suis moi-même venu à croire en Christ parce que je n’ai pas trouvé de réponse plus convaincante à la souffrance que celle d’un Dieu qui souffre lui-même. »
4. Et les enfants qui meurent en bas âge ?
Le chrétien ne trouve pas sa paix dans des explications philosophiques, mais dans une espérance vivante. Nous croyons que le mal a une date d’expiration. L’histoire du monde ne se termine pas dans le chaos ou le néant, mais dans la gloire.
« Il essuiera toute larme de leurs yeux, et la mort ne sera plus » (Apocalypse 21.4).
Dans cette espérance, le chrétien peut tenir bon. Il sait que sa souffrance n’est pas vaine. Il sait qu’il est uni à Christ, et que tout concourt à son bien (Romains 8.28). Même ce qu’il ne comprend pas aujourd’hui.
C.S. Lewis, Le problème de la souffrance :
« Le présent est plein d’angoisse, mais l’avenir appartient à Dieu, et c’est un avenir glorieux. »
A) Ce que dit la confession de foi de 1689
La Confession de foi baptiste de Londres de 1689 (chapitre 10, §3) affirme :
« Les enfants élus mourant en bas âge sont régénérés et sauvés par Christ par le moyen de l’Esprit, qui agit quand, où et comme il veut. »
Il y a ici un principe d’espérance : Dieu est capable de sauver les enfants selon son bon plaisir, sans condition de foi consciente. Le salut reste par grâce, et Dieu demeure juste.
B) Un fondement biblique raisonnable
David, après la mort de son enfant, dit : « Je vais vers lui, mais lui ne reviendra pas à moi » (2 Sam 12.23). Certains y voient un témoignage d’espérance en la présence de Dieu.
De plus, Jésus a accueilli les petits enfants et les a placés en exemple du Royaume (Marc 10.13-16). Sans établir une doctrine formelle, ces textes permettent une espérance humble mais réelle.
« Des tels est le Royaume de Dieu » (Marc 10.14).
5. Apologétique et témoignage chrétien
A) Le monde veut juger Dieu sans se juger lui-même
Lorsque l’homme accuse Dieu du mal, il oublie qu’il est lui-même l’auteur du péché, et qu’il vit dans un monde qu’il a corrompu. Paul écrit que l’homme naturel est insensible aux choses de Dieu (1 Cor 2.14), et que, connaissant Dieu, il ne l’a pas glorifié (Romains 1.21).
L’homme se place comme juge de Dieu, tout en se refusant à admettre sa propre culpabilité. C’est une inversion morale profonde.
B) L’amour de Dieu se manifeste dans la croix
Face à ceux qui disent : « Où est Dieu quand un enfant meurt ? », la réponse chrétienne est : « Il est là, à la croix. » Ce n’est pas notre fils qui est mort pour nos péchés, mais le sien.
« Celui qui n’a point connu le péché, il l’a fait devenir péché pour nous » (2 Cor 5.21).
La croix renverse nos attentes : Dieu a offert son propre Fils en sacrifice, non à des démons, mais pour la louange de sa gloire. Il a assumé la plus grande injustice pour accomplir la plus grande rédemption.
Timothy Keller :
« Le christianisme offre non seulement une consolation dans la souffrance, mais la promesse que la souffrance elle-même sera un jour transformée en gloire. »
Conclusion : une foi réaliste et pleine d’espérance
Le problème du mal n’a pas de réponse simple. Mais le christianisme offre une réponse solide, réaliste, compatissante et fondée sur la croix. Dieu est souverain et bon, il agit avec sagesse et patience. Il a souffert avec nous et pour nous. Il promet un monde sans mal ni mort. Et il appelle les hommes à se détourner de leurs idoles pour trouver en lui la seule espérance durable.
Pour ceux qui souffrent, la croix de Jésus-Christ est le lieu où l’on peut crier, pleurer, espérer, et persévérer. Et c’est là, à genoux au pied de la croix, que l’on découvre que Dieu est bien plus proche qu’on ne le pensait — et qu’il reste Dieu, même au cœur du mal.
Dieu ne nous donne pas toutes les réponses sur le mal, mais il nous donne son Fils. Il ne nous révèle pas toutes ses raisons, mais il nous révèle son cœur.
Face à la souffrance, en particulier celle des enfants, le chrétien n’est ni indifférent ni cynique. Il pleure, il souffre, mais il espère. Parce qu’il connaît celui qui est juste, compatissant, et qui un jour, ôtera toute larme de nos yeux.
« Retenons fermement la profession de notre espérance, car celui qui a fait la promesse est fidèle » (Hébreux 10.23).
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