Comments (1)

Merci!
Théologie

Fêtes bibliques et économie de l’alliance : grâce commune, sanctification et accomplissement christologique

Simon Arseneault
Simon Arseneault
1/10/2026·55 min read

Fêtes bibliques et économie de l’alliance : grâce commune, sanctification et accomplissement christologique

Introduction

L’étude des fêtes de l’Ancien et du Nouveau Testament constitue un terrain privilégié pour comprendre la manière dont Dieu façonne, sanctifie et oriente l’existence humaine vers Lui. Trop souvent, ces fêtes sont abordées de manière fragmentée : soit comme des prescriptions cultuelles strictes, soit comme des curiosités historiques, soit encore comme des éléments culturels dont la pertinence contemporaine serait incertaine. Pourtant, une lecture attentive de l’Écriture révèle que les fêtes bibliques ne sont ni des reliques d’un passé révolu, ni des accessoires liturgiques secondaires, mais des vecteurs théologiques majeurs, enracinés dans la création, orientés par la rédemption, et accomplis dans la personne du Christ.

Avant d’aller plus loin, il est essentiel de préciser que cet enseignement n’a pas pour but de jeter une ombre sur la validité du judéo‑christianisme, ni de renforcer les thèses de la critique des sources, ni de suggérer que les fêtes d’Israël seraient dérivées ou dépendantes des cultes païens environnants. L’objectif est tout autre : prendre les faits tels qu’ils se présentent, avec rigueur, sobriété et honnêteté intellectuelle, afin de mieux discerner la singularité propre du calendrier biblique. Car la particularité du judéo‑christianisme ne réside pas dans la forme extérieure de son calendrier liturgique, mais dans le contexte d’alliance dans lequel ce calendrier est enchâssé — un cadre théologique structuré par les trois grands axes de l’histoire du salut : Création – Chute – Rédemption. C’est ce cadre, et non la simple cyclicité des saisons, qui confère aux fêtes bibliques leur cohérence, leur profondeur et leur finalité.

Les fêtes de l’Ancien Testament s’inscrivent d’abord dans le cadre de la grâce commune. Elles émergent dans un monde où les cycles agricoles, les saisons, les récoltes et les rythmes naturels sont partagés par toutes les nations du Proche‑Orient ancien. Les Cananéens, les Égyptiens, les Mésopotamiens et les peuples environnants célébraient eux aussi les moments clés de l’année agricole. Ce parallélisme n’est pas accidentel : il découle du fait que Dieu, dans Sa providence, fait « lever son soleil sur les méchants et sur les bons »¹. Les rythmes de la création sont universels, et les fêtes d’Israël s’inscrivent dans ce cadre commun.

Mais ce qui distingue radicalement Israël des nations, ce n’est pas la matière de ses fêtes, mais leur orientation. Là où les nations interprétaient les saisons à travers des mythes de fertilité, des rites magiques ou des cycles cosmiques, Israël reçoit de Dieu une sanctification de ces rythmes naturels. Les fêtes deviennent des mémoriaux historiques, des rappels de l’alliance, des proclamations de la sainteté divine. Elles ne célèbrent pas la cyclicité du monde, mais l’intervention du Dieu vivant dans l’histoire. Comme l’a souligné Geerhardus Vos, « la religion d’Israël n’est pas une religion de la nature, mais une religion de l’histoire »². Les fêtes sont donc des fenêtres sur la rédemption, non des rites de fertilité.

Cette dynamique se poursuit et s’accomplit dans le Nouveau Testament. Jésus participe aux fêtes prescrites par la Torah, mais aussi à des fêtes non prescrites, comme la fête de la Dédicace (Hanoukkah)³. Ce simple fait est théologiquement décisif : il montre que le Christ n’est pas lié à un calendrier sacré figé, mais qu’Il sanctifie par Sa présence ce qu’Il touche. La fête tardive, née d’un événement historique post‑biblique, devient le lieu d’une révélation christologique majeure : « Je suis le bon berger » (Jn 10:11). Ainsi, la distinction entre sacré et profane n’est plus déterminée par la prescription mosaïque, mais par la présence du Fils.

Cette observation ouvre la voie à une compréhension plus large : dans le Nouveau Testament, la liturgie n’est plus centrée sur des jours, des lieux ou des cycles, mais sur une personne. Le culte devient une réalité christocentrique, où la vie entière est appelée à devenir un « sacrifice vivant » (Rm 12:1). Les fêtes ne disparaissent pas : elles sont accomplies, transfigurées, consommées dans le Christ. Comme l’écrit Calvin, « tout ce qui était figuré dans la loi trouve sa vérité en Christ »⁴. La téléologie des fêtes est donc résolument christologique.

Mais cette transformation liturgique a aussi des implications pastorales profondes. Si les fêtes de l’Ancien Testament étaient prescrites, celles du Nouveau Testament relèvent désormais de la liberté de conscience. Paul affirme que certains estiment un jour supérieur à un autre, tandis que d’autres les estiment tous égaux, et il conclut : « Que chacun soit pleinement convaincu dans son esprit » (Rm 14:5). La maturité chrétienne ne consiste pas à imposer des jours, ni à les abolir, mais à vivre la liberté dans la charité. La conscience devient un espace sacré où la foi se déploie, non un champ de bataille où les scrupules s’affrontent.

Cette liberté n’est pas anarchique : elle est structurée par la charité, orientée par la maturité, et enracinée dans la dépendance au Christ. Le service chrétien (doulos) devient la forme même du culte. La liturgie n’est plus un ensemble de prescriptions, mais une économie de service, où la vulnérabilité, la dépendance et la charité deviennent les marques de la maturité spirituelle. L’Église n’est pas un corps uniforme, mais un organisme structuré, où les membres inégaux sont appelés à s’édifier mutuellement.

Ainsi, l’étude des fêtes bibliques nous conduit à une vision unifiée de la grâce commune, de la sanctification, de la liturgie, du service et de la téléologie christologique. Elle révèle un Dieu qui sanctifie ce qu’Il touche, qui oriente les rythmes humains vers Lui, et qui accomplit toutes choses en Christ. Elle nous invite à vivre la liberté dans la charité, la maturité dans la dépendance, et la liturgie dans le service. Et elle nous rappelle que, de l’ombre à la lumière, de la maquette au modèle, Dieu conduit Son peuple vers la plénitude de la communion avec Lui.

Notes

1. Matthieu 5:45.

2. Geerhardus Vos, Biblical Theology: Old and New Testaments (Grand Rapids: Eerdmans, 1948), 15.

3. Jean 10:22.

4. Jean Calvin, Institution de la religion chrétienne, II.7.1.

I.1 – Le contexte agraire partagé : la grâce commune comme point de départ

L’une des premières observations que l’on doit faire lorsqu’on aborde les fêtes de l’Ancien Testament est leur inscription dans un monde agraire partagé, commun à l’ensemble des civilisations du Proche‑Orient ancien. Avant d’être des marqueurs liturgiques, les fêtes sont d’abord des repères saisonniers, enracinés dans les rythmes de la création. Cette dimension est essentielle, car elle montre que les fêtes bibliques ne surgissent pas dans un vide culturel ou cosmique : elles émergent dans un monde où les saisons, les récoltes, les semailles et les vendanges sont vécues par tous les peuples, indépendamment de leur religion. Autrement dit, les fêtes d’Israël s’inscrivent dans le cadre de la grâce commune, cette bienveillance universelle par laquelle Dieu soutient et ordonne la vie de toutes les nations¹.

Les peuples environnants — Cananéens, Égyptiens, Mésopotamiens — célébraient eux aussi les moments clés de l’année agricole. Les archives d’Ougarit, les hymnes sumériens et les textes rituels égyptiens témoignent de célébrations liées à la moisson, aux vendanges, à la montée des eaux du Nil, ou encore au renouveau printanier. Ces fêtes païennes étaient souvent liées à des mythes de fertilité, à des récits cosmiques ou à des rites magiques destinés à assurer la prospérité de la terre. Le monde antique vivait dans une profonde conscience de la dépendance à l’égard des forces naturelles, et les fêtes étaient une manière de conjurer l’incertitude, d’apaiser les divinités, ou de participer symboliquement au cycle de la vie et de la mort.

Dans ce contexte, il serait naïf — ou idéologiquement motivé — de nier que les fêtes d’Israël coïncident parfois, dans leur moment ou leur cadre saisonnier, avec celles des nations. Mais il serait tout aussi erroné d’en conclure que les fêtes bibliques dérivent de ces pratiques païennes. La simple coïncidence saisonnière ne constitue pas une dépendance théologique. Comme l’a souligné John Walton, « la similarité de forme ne signifie pas la similarité de fonction »². Deux fêtes peuvent se dérouler au même moment de l’année tout en ayant une signification radicalement différente. C’est précisément ce que l’on observe dans l’Écriture.

Les fêtes d’Israël ne sont pas des rites de fertilité, mais des mémoriaux historiques. Elles ne célèbrent pas la cyclicité du monde, mais l’intervention du Dieu vivant dans l’histoire. La Pâque ne célèbre pas le renouveau printanier, mais la délivrance d’Égypte. La fête des Semaines ne célèbre pas la fertilité de la terre, mais le don de la Loi. La fête des Tabernacles ne célèbre pas la fin des vendanges, mais la fidélité de Dieu dans le désert. Autrement dit, les fêtes bibliques prennent des rythmes naturels et les enchâssent dans un cadre d’alliance. Elles transforment des moments universels en moments théologiques.

Cette transformation est l’œuvre de Dieu. Il ne craint pas d’utiliser des rythmes communs à toutes les nations, car Il est le Créateur de ces rythmes. La grâce commune n’est pas un espace neutre ou profane : elle est le théâtre de la providence divine. Dieu fait lever son soleil sur les bons et les méchants, et c’est dans ce monde partagé qu’Il choisit de révéler Sa grâce spéciale. Les fêtes bibliques sont donc un exemple frappant de la manière dont Dieu sanctifie ce qu’Il a créé. Il ne rejette pas les rythmes naturels : Il les oriente. Il ne détruit pas les saisons : Il les remplit. Il ne s’oppose pas à la cyclicité : Il lui donne une finalité.

Cette dynamique est déjà visible dans la structure même du calendrier biblique. Les trois grandes fêtes de pèlerinage — Pâque, Semaines, Tabernacles — correspondent aux trois grandes étapes de l’année agricole : les premières gerbes, la moisson, les vendanges. Mais chacune de ces fêtes est associée à un événement de l’histoire du salut. Le calendrier d’Israël n’est donc pas un calendrier naturel, mais un calendrier d’alliance. Il ne célèbre pas la nature, mais la grâce. Il ne célèbre pas la fertilité, mais la fidélité. Il ne célèbre pas les cycles, mais les actes rédempteurs de Dieu.

Cette observation est capitale pour comprendre la singularité du judéo‑christianisme. Contrairement aux religions païennes, où le culte est souvent une tentative de manipuler ou d’apaiser les forces naturelles, le culte biblique est une réponse à l’initiative divine. Les fêtes ne sont pas des moyens d’obtenir la bénédiction : elles sont des rappels de la bénédiction déjà donnée. Elles ne sont pas des rites de conjuration : elles sont des actes de mémoire. Elles ne sont pas des tentatives humaines pour influencer le divin : elles sont des invitations divines à se souvenir de l’alliance.

Ainsi, lorsque nous observons que les fêtes d’Israël coïncident parfois avec les fêtes païennes, nous ne devons pas y voir une dépendance, mais une réorientation. Dieu prend des rythmes universels et les inscrit dans une histoire particulière. Il prend des saisons communes et les transforme en signes de Sa grâce. Il prend la cyclicité de la création et l’oriente vers la rédemption. C’est ce que Geerhardus Vos appelle la « sanctification du temps »³ : le temps n’est plus seulement un cadre naturel, mais un espace théologique où Dieu se révèle.

Cette sanctification du temps est un acte de grâce. Elle montre que Dieu ne méprise pas la création, mais qu’Il la récupère. Il ne rejette pas les rythmes naturels, mais les transfigure. Il ne détruit pas les structures de la vie humaine, mais les oriente vers Lui. Les fêtes bibliques sont donc un exemple concret de la manière dont Dieu agit dans l’économie de l’alliance : Il prend ce qui est commun et en fait quelque chose de saint. Il prend ce qui est naturel et en fait un signe de la grâce. Il prend ce qui est universel et en fait un instrument de la rédemption.

Cette dynamique prépare déjà l’accomplissement christologique. Car si Dieu sanctifie les rythmes naturels dans l’Ancien Testament, Il les accomplit dans le Nouveau. Le Christ ne vient pas abolir les fêtes, mais les remplir. Il est la Pâque véritable, le Sabbat véritable, la Pentecôte véritable. Il est la présence de Dieu parmi Son peuple, la lumière des nations, la source de la joie eschatologique. Autrement dit, la sanctification du temps dans l’Ancien Testament trouve sa finalité dans la personne du Christ. Ce que Dieu a commencé dans la grâce commune, Il l’achève dans la grâce spéciale.

Ainsi, le contexte agraire partagé n’est pas un embarras pour la théologie biblique : il en est le point de départ. Il montre que Dieu agit dans un monde réel, concret, partagé, et qu’Il sanctifie ce monde pour en faire le théâtre de Sa rédemption. Il montre que les fêtes ne sont pas des inventions humaines, mais des dons divins. Il montre que la création elle‑même est orientée vers la rédemption. Et il nous prépare à comprendre que, dans le Christ, le temps devient un espace de communion, de mémoire et d’espérance.

Notes

1. Voir Matthieu 5:45 ; Actes 14:17.

2. John H. Walton, Ancient Near Eastern Thought and the Old Testament (Grand Rapids: Baker Academic, 2006), 21.

3. Geerhardus Vos, Biblical Theology: Old and New Testaments (Grand Rapids: Eerdmans, 1948), 147‑150.

I.2 – Dieu sanctifie ce que les nations profanent

L’un des traits les plus frappants du calendrier biblique est la manière dont Dieu reprend des rythmes universels pour les réorienter vers Lui. Les nations du Proche‑Orient ancien associaient les saisons à des récits mythologiques, à des rites de fertilité ou à des pratiques magiques destinées à assurer la prospérité de la terre. Israël, quant à lui, reçoit de Dieu un cadre liturgique qui utilise les mêmes moments de l’année, mais en leur conférant une signification radicalement différente. Cette transformation n’est pas accidentelle : elle manifeste la manière dont Dieu sanctifie ce que les nations avaient dévoyé, en inscrivant le temps dans l’économie de l’alliance.

Dans les cultures environnantes, les fêtes agricoles étaient souvent liées à des mythes de mort et de renaissance des divinités, ou à des rites visant à influencer les forces naturelles. Les archives d’Ougarit, par exemple, décrivent des célébrations centrées sur Baal, dont la mort et le retour symbolique rythmaient les saisons¹. En Égypte, la montée du Nil donnait lieu à des rites destinés à assurer la fertilité de la terre. En Mésopotamie, les fêtes du nouvel an associaient la régénération du cosmos à la victoire d’une divinité sur les forces du chaos. Dans ce monde saturé de symboles cosmiques, le temps était perçu comme un cycle éternel, où les dieux eux‑mêmes étaient soumis aux forces naturelles.

C’est précisément dans ce contexte que la singularité d’Israël apparaît. Les fêtes bibliques ne célèbrent pas la cyclicité du monde, mais les actes historiques du Dieu vivant. La Pâque, par exemple, ne commémore pas le renouveau printanier, mais la délivrance d’Égypte. Le sang de l’agneau n’est pas un symbole cosmique, mais un signe d’alliance. Le repas pascal n’est pas un rite de fertilité, mais un mémorial de la rédemption. Dieu prend un moment universel — le printemps — et le transforme en proclamation de Sa fidélité. Il ne crée pas un temps sacré détaché de la création ; Il consacre un moment partagé en le rattachant à Son œuvre salvatrice.

La fête des Semaines illustre la même dynamique. Dans les cultures païennes, la moisson était l’occasion de rites destinés à garantir la prospérité future ou à apaiser les divinités. En Israël, la moisson devient un acte de reconnaissance : on apporte les prémices non pour influencer Dieu, mais pour reconnaître Sa providence. La tradition juive associera cette fête au don de la Loi, transformant un événement agricole en un mémorial de la révélation. Là où les nations cherchaient à manipuler les forces naturelles, Israël est appelé à se souvenir de la Parole de Dieu. La moisson devient un acte de gratitude, non de conjuration.

La fête des Tabernacles manifeste encore plus clairement cette sanctification du temps. Dans le monde antique, les vendanges donnaient lieu à des célébrations marquées par l’excès ou la dévotion à des divinités de la fertilité. En Israël, les vendanges deviennent l’occasion de se souvenir de la vie dans le désert, de la dépendance à Dieu et de Sa fidélité dans la précarité. Les huttes rappellent non la fertilité de la terre, mais la fragilité du peuple et la présence de Dieu au milieu de lui. Le même moment de l’année devient ainsi un mémorial de la grâce, et non un rite de fertilité.

Ce renversement n’est pas seulement moral ou symbolique ; il est théologique. Dans les religions païennes, le temps est un cycle naturel auquel les dieux eux‑mêmes sont soumis. Dans l’Écriture, le temps est un instrument de révélation. Dieu n’est pas pris dans le cycle des saisons ; Il en est le Créateur. Il n’est pas soumis à la nature ; Il la gouverne. Il ne dépend pas des rythmes du monde ; Il les utilise pour instruire Son peuple. Comme l’a montré Geerhardus Vos, la religion d’Israël n’est pas une religion de la nature, mais une religion de l’histoire². Les fêtes ne célèbrent pas la cyclicité, mais la fidélité. Elles ne célèbrent pas la fertilité, mais la rédemption.

Cette transformation du temps est un acte de grâce. Dieu ne méprise pas les rythmes naturels ; Il les récupère. Il ne détruit pas les structures de la vie humaine ; Il les oriente vers Lui. Il ne rejette pas la création ; Il la sanctifie. Les fêtes bibliques sont donc un exemple concret de la manière dont Dieu agit dans l’économie de l’alliance : Il prend ce qui est commun et en fait quelque chose de saint. Il prend ce qui est naturel et en fait un signe de Sa grâce. Il prend ce qui est universel et en fait un instrument de la rédemption.

Cette dynamique prépare déjà l’accomplissement christologique. Car si Dieu sanctifie les rythmes naturels dans l’Ancien Testament, Il les accomplit dans le Nouveau. Le Christ ne vient pas abolir les fêtes, mais les remplir. Il est la Pâque véritable, le Sabbat véritable, la Pentecôte véritable. Il est la présence de Dieu parmi Son peuple, la lumière des nations, la source de la joie eschatologique. Ce que Dieu a commencé dans la grâce commune, Il l’achève dans la grâce spéciale. Le temps devient un espace de communion, de mémoire et d’espérance.

Ainsi, lorsque nous observons que les fêtes d’Israël coïncident parfois avec les fêtes païennes, nous ne devons pas y voir une dépendance, mais une réorientation. Dieu prend des rythmes universels et les inscrit dans une histoire particulière. Il prend des saisons communes et les transforme en signes de Sa grâce. Il prend la cyclicité de la création et l’oriente vers la rédemption. Le calendrier biblique n’est pas un calendrier naturel, mais un calendrier d’alliance. Il ne célèbre pas la nature, mais la fidélité. Il ne célèbre pas les cycles, mais les actes rédempteurs de Dieu.

Notes

1. Textes rituels d’Ougarit : voir Mark S. Smith, The Ugaritic Baal Cycle (Leiden: Brill, 1994).

2. Geerhardus Vos, Biblical Theology: Old and New Testaments (Grand Rapids: Eerdmans, 1948), 15.

I.3 – Les fêtes comme pédagogie : ombre, mémoire et anticipation

Si les fêtes bibliques s’enracinent dans les rythmes de la création et sont réorientées par Dieu contre les usages profanateurs des nations, elles remplissent également une fonction pédagogique essentielle. Elles ne sont pas seulement des commémorations, mais des instruments de formation, destinés à façonner la mémoire, la foi et l’espérance du peuple de Dieu. Dans l’économie de l’alliance, le temps n’est jamais neutre : il devient un espace où Dieu enseigne, rappelle, corrige et prépare. Les fêtes sont ainsi des ombres, des mémoriaux, et des anticipations — trois dimensions qui structurent leur rôle dans l’histoire du salut.

1. Les fêtes comme ombres : une pédagogie par la forme

L’Écriture affirme explicitement que les institutions cultuelles de l’Ancien Testament, y compris les fêtes, étaient des ombres de réalités à venir. L’auteur de l’épître aux Hébreux écrit :

« La loi possède une ombre des biens à venir, non l’exacte représentation des choses » (Hé 10:1).

Cette affirmation ne dévalorise pas les fêtes ; elle en révèle la fonction. Une ombre n’est pas une illusion : elle est une forme réelle, mais incomplète, qui renvoie à une réalité plus grande. Les fêtes étaient donc des pédagogies visuelles, des représentations concrètes de vérités spirituelles que le peuple n’était pas encore en mesure de saisir pleinement.

Ainsi, la Pâque enseignait la nécessité d’un substitut innocent, la fête des Semaines rappelait la dépendance à la Parole, et la fête des Tabernacles soulignait la précarité de la condition humaine et la présence fidèle de Dieu. Ces fêtes étaient des catéchismes incarnés, où la théologie prenait la forme de gestes, de repas, de déplacements, de rythmes. Dieu enseignait par le temps, par la répétition, par la symbolique, par la mémoire corporelle.

Cette pédagogie par l’ombre est cohérente avec la manière dont Dieu se révèle progressivement dans l’histoire. Comme le dit Paul :

« Ces choses leur sont arrivées pour servir d’exemples, et elles ont été écrites pour notre instruction » (1 Co 10:11).

Les fêtes ne sont donc pas des rites arbitraires, mais des leçons vivantes, inscrites dans le calendrier pour former un peuple à la sainteté, à la dépendance et à l’espérance.

2. Les fêtes comme mémoriaux : une pédagogie par la mémoire

La dimension mémorielle des fêtes est omniprésente dans l’Écriture. Dieu commande à Israël de se souvenir :

« Souviens‑toi que tu as été esclave en Égypte » (Dt 5:15).

« Ce jour sera pour vous un mémorial » (Ex 12:14).

« Afin que vos descendants sachent » (Lv 23:43).

Le calendrier liturgique devient ainsi un calendrier de la mémoire. Les fêtes ne sont pas seulement des rappels intellectuels, mais des actes communautaires qui réactivent la conscience de l’alliance. Elles empêchent l’oubli, ce mal spirituel qui conduit à l’idolâtrie (Dt 8:11‑14). Elles ancrent l’identité du peuple dans l’histoire du salut, et non dans les mythes ou les cycles naturels.

Cette pédagogie par la mémoire est profondément théologique. Dans l’Écriture, se souvenir n’est pas simplement évoquer le passé : c’est actualiser la fidélité de Dieu dans le présent. Lorsque le peuple célèbre la Pâque, il ne se contente pas de se rappeler un événement ancien ; il confesse que le Dieu qui a délivré autrefois est le même qui délivre aujourd’hui. La mémoire devient un acte de foi.

Cette dimension mémorielle prépare également la compréhension chrétienne du culte. Lorsque Jésus institue la Cène, Il reprend le langage de la mémoire :

« Faites ceci en mémoire de moi » (Lc 22:19).

La Cène n’est pas une fête agricole, mais elle s’inscrit dans la même logique : un acte liturgique qui actualise la grâce passée et nourrit l’espérance future. Le mémorial devient christocentrique.

3. Les fêtes comme anticipations : une pédagogie par l’espérance

Les fêtes ne regardent pas seulement en arrière ; elles pointent vers l’avant. Elles sont des anticipations, des esquisses de réalités eschatologiques. Cette dimension est particulièrement visible dans la fête des Tabernacles, qui célèbre la présence de Dieu au milieu de Son peuple. Les prophètes associent cette fête à la restauration finale :

« Toutes les nations monteront chaque année pour adorer le Roi, l’Éternel des armées, et pour célébrer la fête des Tabernacles » (Za 14:16).

La fête devient ainsi une prophétie liturgique, annonçant la communion universelle et la joie eschatologique. De même, la fête des Semaines, associée au don de la Loi, anticipe le don de l’Esprit à la Pentecôte (Ac 2), où la Loi est écrite non sur des tables de pierre, mais sur des cœurs renouvelés (Jr 31:33).

La Pâque elle‑même est une anticipation : elle annonce l’Agneau véritable (Jn 1:29), dont le sang délivre non de l’Égypte, mais du péché. Paul l’affirme explicitement :

« Christ, notre Pâque, a été immolé » (1 Co 5:7).

Les fêtes sont donc des pédagogies eschatologiques. Elles enseignent au peuple à attendre, à espérer, à discerner dans les gestes présents les réalités futures. Elles forment un peuple tourné vers la promesse.

4. Une pédagogie intégrale : former le cœur, l’intelligence et la vie

En combinant ombre, mémoire et anticipation, les fêtes bibliques offrent une pédagogie intégrale. Elles forment :

- l’intelligence, par la compréhension des actes de Dieu ;

- le cœur, par la reconnaissance et la joie ;

- la volonté, par l’obéissance et la dépendance ;

- la communauté, par la célébration commune ;

- l’espérance, par l’attente du Messie.

Cette pédagogie est profondément incarnée. Elle ne se limite pas à des doctrines abstraites ; elle engage le corps, le temps, l’espace, la nourriture, les déplacements. Elle inscrit la théologie dans la vie quotidienne. Elle fait du calendrier un catéchisme vivant.

Cette dimension pédagogique explique pourquoi les fêtes ne sont jamais présentées comme de simples obligations rituelles. Elles sont des dons. Elles sont données pour le bien du peuple, pour sa formation, pour sa joie. Elles sont des moyens de grâce, non des fardeaux. Elles révèlent un Dieu qui enseigne avec patience, qui forme par la répétition, qui conduit par la mémoire, qui oriente par l’espérance.

5. Accomplissement christologique : la pédagogie parvenue à maturité

Dans le Nouveau Testament, cette pédagogie atteint sa maturité. Les ombres trouvent leur réalité, les mémoriaux trouvent leur centre, les anticipations trouvent leur accomplissement. Le Christ est la lumière qui donne sens aux ombres (Col 2:17), la présence qui accomplit la mémoire, la réalité eschatologique qui donne forme à l’espérance.

Ainsi, les fêtes ne sont pas abolies : elles sont consommées. Leur fonction pédagogique demeure, mais elle est désormais centrée sur la personne du Christ. Le temps devient christologique. La mémoire devient christologique. L’espérance devient christologique.

Notes

1. Hébreux 10:1.

2. Exode 12:14 ; Lévitique 23:42‑43 ; Deutéronome 16:9‑15.

3. 1 Corinthiens 10:11.

4. Luc 22:19.

5. Zacharie 14:16.

6. 1 Corinthiens 5:7.

7. Colossiens 2:17.

II.1 – Jésus et les fêtes : accomplissement, continuité et transfiguration

L’étude des fêtes dans le Nouveau Testament commence nécessairement avec la personne du Christ. Non seulement parce qu’Il est le centre de l’histoire du salut, mais parce que sa relation aux fêtes révèle la manière dont Dieu conduit son peuple de l’ombre à la réalité, de la pédagogie à la plénitude. Jésus ne se contente pas de participer aux fêtes : Il les accomplit, les interprète, les transfigure, et parfois même les déplace. Sa présence devient le critère herméneutique qui redéfinit la liturgie, la mémoire et l’espérance du peuple de Dieu.

1. Jésus participe aux fêtes prescrites : la continuité assumée

Le Nouveau Testament montre clairement que Jésus observe les fêtes instituées par la Torah. Il monte à Jérusalem pour la Pâque (Jn 2:13), pour la fête des Tabernacles (Jn 7:2,10), et pour la fête des Dédicaces (Jn 10:22). Cette participation n’est pas un simple conformisme culturel : elle manifeste la continuité entre l’économie mosaïque et l’économie messianique. Jésus ne vient pas abolir les fêtes, mais les accomplir (Mt 5:17).

La Pâque occupe une place centrale dans son ministère. Jean situe le début de Son œuvre publique dans le cadre de cette fête (Jn 2:13), et les évangiles synoptiques soulignent que Sa passion se déroule précisément au moment où l’agneau pascal est immolé (Mc 14:12 ; Lc 22:7). Cette coïncidence n’est pas fortuite : elle révèle que Jésus est l’Agneau véritable, celui dont la mort apporte une délivrance définitive. Paul l'affirme explicitement : « Christ, notre Pâque, a été immolé » (1 Co 5:7). En participant à la Pâque, Jésus assume la pédagogie de l’Ancien Testament, mais Il en révèle la profondeur. L’agneau n’était qu’une ombre ; Lui est la réalité.

2. Jésus participe aussi à des fêtes non prescrites : la liberté assumée

Un détail souvent négligé, mais théologiquement décisif, apparaît en Jean 10:22 : « On célébrait à Jérusalem la fête de la Dédicace. C’était l’hiver. Jésus se trouvait dans le temple. » La fête de la Dédicace (Hanukkah) n’est pas prescrite dans la Torah. Elle commémore la purification du temple par Judas Maccabée en 164 av. J.-C., un événement postérieur à l’Ancien Testament. Pourtant, Jésus y participe librement.

Ce simple fait a plusieurs implications majeures :

1. Le Christ ne limite pas sa participation liturgique aux fêtes prescrites par Moïse.

2. Il reconnaît la légitimité de fêtes historiques non commandées, mais théologiquement significatives.

3. La sainteté d’une fête ne dépend pas de son institution mosaïque, mais de son orientation vers Dieu.

Ce point est crucial pour la théologie chrétienne : il montre que la liturgie n’est pas enfermée dans un calendrier figé, mais qu’elle peut accueillir des mémoriaux historiques tant qu’ils ne contredisent pas l’Évangile.

3. Jésus interprète les fêtes : la révélation assumée

Chaque fois que Jésus participe à une fête, il en donne une interprétation christologique.

Il ne se contente pas de célébrer : Il révèle.

À la Pâque : Il révèle Sa mission rédemptrice

Lors du dernier repas, Jésus transforme le mémorial de l’Exode en mémorial de Sa propre œuvre : « Ceci est mon corps… ceci est mon sang, le sang de l’alliance » (Mt 26:26‑28). Il ne supprime pas la Pâque ; Il en dévoile le sens ultime.

À la fête des Tabernacles : Il révèle Sa présence vivifiante

Au dernier jour de la fête, Jésus s’écrie :

« Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive » (Jn 7:37). Cette déclaration intervient précisément au moment où les prêtres versent l’eau sur l’autel en mémoire de l’eau donnée dans le désert. Jésus s’identifie à la source véritable.

À la fête des Lumières : Il révèle Sa nature divine

Toujours dans le cadre de Tabernacles, Jésus déclare :

« Je suis la lumière du monde » (Jn 8:12).

Cette parole résonne au moment où l’on allumait les grands candélabres du parvis du temple. La lumière n’est plus un symbole : elle est une personne.

À la fête de la Dédicace : Il révèle Sa messianité

Dans le contexte d’une fête célébrant la purification du temple, Jésus affirme :

« Le Père et moi, nous sommes un » (Jn 10:30).

La fête devient le cadre d’une théophanie.

Ainsi, Jésus ne se contente pas de participer : Il interprète, accomplit, transfigure.

4. Jésus dépasse les fêtes : la présence assumée

Le point culminant de la relation de Jésus aux fêtes est qu’Il se présente comme Celui qui remplace ce que les fêtes annonçaient.

Il ne détruit pas ; Il accomplit.

Mais l’accomplissement implique une transformation radicale.

Il est le Temple véritable

« Détruisez ce temple, et en trois jours je le relèverai… Il parlait du temple de son corps » (Jn 2:19‑21). Si le temple est accompli en Christ, les fêtes centrées sur le temple trouvent en Lui leur réalité.

Il est le Sabbat véritable

« Le Fils de l’homme est maître du sabbat » (Mt 12:8). Le repos n’est plus un jour, mais une personne (Mt 11:28).

Il est la présence véritable

« Le Verbe a habité (σκηνόω : “dressé sa tente”) parmi nous » (Jn 1:14). Le vocabulaire de Tabernacles est explicitement appliqué au Christ.

Il est la lumière véritable

« La lumière véritable… venait dans le monde » (Jn 1:9).

5. Jésus inaugure une nouvelle économie du temps : la maturité assumée

Dans le Christ, le temps n’est plus structuré par des jours sacrés, mais par une présence sacrée. Paul l’exprime avec force :

« Que personne donc ne vous juge au sujet d’un jour de fête… ce n’était que l’ombre des choses à venir, mais la réalité est en Christ » (Col 2:16 −17).

Cela ne signifie pas que les fêtes sont abolies, mais qu’elles ont atteint leur téléologie. Elles ne sont plus des obligations, mais des libertés. Elles ne sont plus des prescriptions, mais des possibilités. Elles ne sont plus des ombres, mais des fenêtres ouvertes sur la réalité du Christ.

Notes

1. Jean 2:13 ; Jean 7:2,10 ; Jean 10:22.

2. Matthieu 5:17.

3. 1 Corinthiens 5:7.

4. Jean 7:37 ; Jean 8:12.

5. Jean 10:30.

6. Jean 2:19 ‏21.

7. Colossiens 2:16 −17.

II.2 – L’Église primitive : un calendrier non prescrit mais orienté

L’étude des fêtes dans le Nouveau Testament ne s’arrête pas à la personne du Christ. Elle se prolonge naturellement dans la vie de l’Église primitive, où l’on observe un phénomène remarquable : les premiers chrétiens ne reconstituent pas un calendrier liturgique prescriptif, mais ils développent néanmoins des pratiques mémorielles, communautaires et cultuelles orientées par l’Évangile. Autrement dit, l’Église ne vit plus sous un calendrier imposé, mais sous une orientation christologique. Le temps n’est plus structuré par des jours sacrés, mais par la présence du Ressuscité.

1. L’absence d’un calendrier prescriptif : la liberté assumée

Contrairement à l’Ancien Testament, le Nouveau Testament ne prescrit aucun calendrier liturgique obligatoire. Il n’existe ni commandement apostolique instituant des fêtes annuelles, ni calendrier chrétien normatif. Cette absence n’est pas un vide, mais un choix théologique.

Paul l’exprime clairement :

« Que personne donc ne vous juge au sujet d’un jour de fête, d’une nouvelle lune ou des sabbats » (Col 2:16). Et encore : « Tel fait une distinction entre les jours ; tel autre les estime tous égaux. Que chacun soit pleinement convaincu dans son esprit » (Rm 14:5).

Ces deux passages montrent que :

1. Les jours ne sont plus des marqueurs d’identité religieuse.

2. La conscience chrétienne n’est pas liée à un calendrier.

3. La maturité spirituelle ne se mesure pas à l'observation de jours.

4. La liberté liturgique est constitutive de la vie chrétienne.

L’Église primitive ne vit donc pas sous un système de fêtes obligatoires. Elle vit sous la seigneurie du Christ, qui remplace les ombres par la réalité (Col 2:17).

2. La centralité du premier jour : la résurrection comme nouveau rythme

Bien que le Nouveau Testament ne prescrive pas de calendrier, il met en évidence un phénomène nouveau : la réunion régulière des chrétiens le premier jour de la semaine.

Ce jour n’est pas une fête instituée, mais un témoignage. Les disciples se réunissent le premier jour (Jn 20:19,26). Paul mentionne une collecte faite « le premier jour de la semaine » (1 Co 16:2). À Troas, les chrétiens se rassemblent pour rompre le pain « le premier jour » (Ac 20:7). Ce jour devient progressivement le jour du Seigneur (Ap 1:10), non par prescription, mais par reconnaissance : Le Christ est ressuscité ce jour-là, et l’Église vit de cette réalité. Il ne s’agit pas d’un sabbat chrétien, ni d’un jour sacré imposé, mais d’un rythme de grâce. La résurrection devient le centre du temps chrétien.

3. La mémoire de la Pâque : la Cène comme cœur liturgique

Si l’Église primitive ne reconstitue pas les fêtes juives, elle conserve néanmoins un mémorial central : la Cène. Ce mémorial n’est pas annuel, mais régulier. Il n’est pas saisonnier, mais ecclésial. Il n’est pas lié à un calendrier, mais à une communion. Paul écrit : « Toutes les fois que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur » (1 Co 11:26).

La Cène est donc :

- un mémorial (comme la Pâque)

- une proclamation (comme les fêtes prophétiques)

- une anticipation (comme les fêtes eschatologiques)

Mais elle n’est pas une fête annuelle.

Elle est un sacrement, c'est-à-dire‎ un signe institué par le Christ, non par le calendrier. Ainsi, la mémoire chrétienne n’est pas rythmée par des saisons, mais par la proclamation régulière de l’Évangile.

4. La Pentecôte chrétienne : accomplissement, non répétition

La Pentecôte chrétienne (Ac 2) n’est pas une fête annuelle, mais un événement fondateur.

Elle accomplit la fête juive des Semaines, mais elle ne devient pas une fête chrétienne obligatoire. Le Nouveau Testament ne commande jamais de célébrer la Pentecôte chaque année.

Pourquoi ?

Parce que la Pentecôte n’est pas un mémorial saisonnier, mais une réalité permanente :l’Esprit est donné une fois pour toutes, et Il demeure dans l’Église. Ainsi, l’Église primitive ne vit pas selon un calendrier de fêtes, mais selon la présence de l’Esprit.

5. Les fêtes historiques : liberté et discernement

Bien que le Nouveau Testament ne prescrive pas de fêtes, il ne les interdit pas non plus.

L’exemple de Jésus à Hanoukkah (Jn 10:22) montre que des fêtes non prescrites peuvent être célébrées légitimement, tant qu’elles sont orientées vers Dieu.

L’Église primitive adoptera progressivement :

- la célébration annuelle de la résurrection (Pâques)

- la célébration de la naissance du Christ (Noël)

- des mémoriaux de martyrs

- des jours de jeûne ou de prière

Mais ces pratiques ne sont jamais présentées comme obligatoires dans le Nouveau Testament.Elles relèvent de la liberté ecclésiale, non de la loi. Paul donne le principe général : « Que chacun soit pleinement convaincu dans son esprit » (Rm 14:5). La liturgie chrétienne est donc libre, mais orientée. Libre quant aux formes. Orientée quant au contenu : le Christ.

6. Une liturgie de maturité : la charité comme critère

Dans l’Église primitive, la question des jours n’est jamais traitée comme une question d’orthodoxie, mais comme une question de charité. Paul exhorte les chrétiens à ne pas se juger mutuellement (Rm 14:3 −4). Il appelle les forts à ne pas mépriser les faibles, et les faibles à ne pas condamner les forts. La maturité chrétienne ne consiste pas à imposer un calendrier, mais à vivre la liberté dans l’amour. Le critère n’est pas la conformité à un jour, mais la conformité au Christ.

Ainsi, l’Église primitive nous enseigne que :

- la liturgie n’est pas un système de jours sacrés

- la mémoire chrétienne n’est pas saisonnière

- la liberté est essentielle

- la charité est normative

- le Christ est central

Le temps chrétien n’est pas un temps prescrit, mais un temps habité.

Notes

1. Colossiens 2:16 ; Romains 14:5.

2. Jean 20:19,26 ; Actes 20:7 ; 1 Corinthiens 16:2.

3. 1 Corinthiens 11:26.

4. Actes 2 ; Jérémie 31:33.

5. Jean 10:22.

6. Romains 14:3 ‏4.

II.3 – Liberté, conscience et maturité : la logique paulinienne des jours

Lorsque Paul parle des jours, des fêtes et des observances, il ne s’attarde jamais à la surface des pratiques. Il remonte toujours à ce qui se joue derrière elles : la manière dont un chrétien habite le temps, la manière dont il vit sa liberté, et la manière dont il se tient devant Dieu et devant ses frères. Pour Paul, le temps n’est plus un système de jours sacrés comme dans l’Ancien Testament, ni un cycle cosmique comme dans les religions païennes. Il devient un espace habité par le Christ, un lieu où la conscience est formée, où la charité s’exerce, et où la maturité se manifeste.

C’est pourquoi il peut écrire aux Colossiens : « Que personne ne vous juge au sujet d’un jour de fête… ce n’était que l’ombre des choses à venir, mais la réalité est en Christ »¹. Les jours n’étaient pas mauvais ; ils étaient provisoires. Ils avaient une fonction pédagogique, mais ils n’étaient que des silhouettes projetées par une lumière qui n’était pas encore pleinement révélée. Maintenant que le Christ est venu, l’ombre a rempli son rôle. Le peuple de Dieu n’est plus défini par un calendrier, mais par une union vivante avec le Ressuscité.

Cette affirmation pourrait sembler tranchée, mais Paul ne traite jamais la question des jours de manière rigide. Dans Romains 14, il adopte un ton étonnamment nuancé. Certains croyants, par scrupule ou par tradition, continuent de distinguer certains jours ; d’autres, par liberté, les considèrent tous égaux. Paul ne condamne ni les uns ni les autres. Il dit simplement : « Que chacun soit pleinement convaincu dans son esprit »². La conscience devient le lieu où se décide l’observance ou la non‑observance — non pas comme un espace d’autonomie individuelle, mais comme un espace où l’on se tient devant Dieu. Celui qui observe un jour peut le faire « pour le Seigneur », et celui qui ne l’observe pas peut également agir « pour le Seigneur »³. Deux pratiques opposées peuvent être également légitimes si elles sont orientées vers le Christ.

Mais cette liberté n’est jamais un prétexte à l’orgueil. Paul sait que les forts peuvent mépriser les faibles, et que les faibles peuvent juger les forts. C’est pourquoi il place immédiatement la question des jours sous le signe de la charité : « Ne méprisez pas celui qui ne mange pas… ne jugez pas celui qui mange »⁴. La liberté chrétienne n’est pas un drapeau à brandir, mais un service à offrir. La question n’est pas : « Ai-je le droit ? », mais : « Cela édifie‑t‑il mon frère ? »⁵. La liturgie devient un espace de paix, non de compétition spirituelle.

Cette vision du temps s’enracine dans une conviction plus profonde encore : le chrétien vit dans la tension du « déjà » et du « pas encore ». Paul écrit aux Éphésiens : « Rachetez le temps, car les jours sont mauvais »⁶. Cette phrase révèle que le temps chrétien n’est ni aboli ni sacralisé, mais racheté. Le Christ a déjà inauguré le siècle à venir : Il est la Pâque véritable⁷, le repos véritable⁸, la lumière véritable⁹. Le temps est déjà sanctifié par sa présence. Mais les jours restent « mauvais » : marqués par la chute, traversés par la tentation, exposés à la vanité du monde¹⁰. Le temps n’est pas encore transfiguré. Le chrétien doit donc « racheter » le temps, c’est‑à‑dire le récupérer, le réorienter, le consacrer. La tension eschatologique protège ainsi contre deux dérives opposées : le légalisme, qui sacralise les jours comme conditions de justification, et l’indifférence, qui méprise le temps comme s’il n’avait plus aucune importance.

C’est précisément cette dérive légaliste que Paul dénonce avec force en Galates 4:10 ‏11 : « Vous observez les jours, les mois, les temps et les années… Je crains d’avoir inutilement travaillé pour vous »¹¹. Ici, l’observance n’est plus un scrupule ou une tradition ; elle devient un moyen d’être accepté par Dieu. Les jours cessent d’être des ombres pédagogiques et deviennent des idoles. Paul ne s’oppose pas aux jours en eux‑mêmes ; il s’oppose à leur absolutisation, à leur transformation en critères de justification.

Dans cette perspective, la maturité chrétienne ne consiste ni à observer ni à ne pas observer, mais à vivre la liberté dans la dépendance au Christ et dans la charité envers les frères. Les faibles peuvent observer des jours sans être condamnés ; les forts peuvent s’en abstenir sans être jugés. Mais tous doivent comprendre que les jours ne sauvent pas, ne définissent pas, ne jugent pas, ne divisent pas. Le temps chrétien n’est plus un temps prescrit, mais un temps habité — habité par la présence du Christ, discerné par la conscience, exercé dans la charité, et orienté par l’espérance.

Notes

1. Colossiens 2:16 −17.

2. Romains 14:5.

3. Romains 14:6.

4. Romains 14:3.

5. Romains 14:19.

6. Éphésiens 5:16.

7. 1 Corinthiens 5:7.

8. Matthieu 11:28 ; Hébreux 4:9 -10.

9. Jean 8:12.

10. Romains 8:20.

11. Galates 4:10 -11.

II.4 – Synthèse : continuité, accomplissement et liberté dans le Nouveau Testament

Dans l’ensemble du Nouveau Testament, la question des jours et des fêtes n’est jamais traitée comme un sujet marginal. Elle devient au contraire un lieu privilégié où se révèle la manière dont Dieu conduit son peuple de l’ombre à la lumière, de la pédagogie à la maturité, de la prescription à la liberté. Lorsque l’on rassemble les fils dispersés dans les évangiles, les Actes et les épîtres, une vision cohérente se dessine : le temps chrétien n’est plus un temps sacralisé par des jours, mais un temps habité par la présence du Christ, orienté par l’Esprit, et discerné par la conscience.

Tout commence avec Jésus. Il participe aux fêtes juives, non par conformisme, mais parce qu’Il en est l’accomplissement vivant. À la Pâque, Il révèle qu’Il est l’Agneau véritable¹ ; à la fête des Tabernacles, Il se présente comme la source d’eau vive² ; à la fête des Lumières, Il proclame être la lumière du monde³. Même lorsqu’Il se rend à la fête de la Dédicace, une fête non prescrite par la Torah, Il manifeste que la sainteté d’un jour ne dépend pas de son institution mosaïque, mais de sa capacité à devenir un lieu de révélation⁴. Jésus ne détruit pas les fêtes : Il les remplit, Il les transfigure, Il les dépasse. Le temps devient christologique.

L’Église primitive, quant à elle, ne reconstitue pas un calendrier liturgique obligatoire. Elle ne crée ni nouvelles fêtes prescrites, ni nouveaux jours sacrés. Elle vit dans la liberté inaugurée par le Christ. Pourtant, elle ne vit pas dans l’anarchie temporelle. Elle se rassemble le premier jour de la semaine, non par commandement, mais parce que ce jour porte la marque indélébile de la résurrection⁵. Elle célèbre la Cène, non comme une fête annuelle, mais comme un mémorial vivant, un acte communautaire qui actualise la mort du Seigneur⁶. Elle reçoit la Pentecôte, non comme une fête à répéter, mais comme un événement fondateur qui inaugure la présence permanente de l’Esprit⁷. Le temps n’est plus rythmé par des saisons sacrées, mais par la vie du Christ dans son peuple.

C’est Paul qui donne à cette transformation sa formulation la plus explicite. Pour lui, les jours ne sont plus des marqueurs d’identité religieuse. Ils appartiennent à l’économie de l’ombre : « Ce n’était que l’ombre des choses à venir, mais la réalité est en Christ »⁸. L’identité chrétienne ne se construit plus autour d’un calendrier, mais autour d’une union vivante avec le Ressuscité. Pourtant, Paul ne méprise pas ceux qui observent encore certains jours. Il reconnaît la diversité des consciences et appelle chacun à agir « pour le Seigneur »⁹. La liberté n’est pas uniformité ; elle est discernement. La conscience devient le lieu où se décide l’observance ou la non‑observance, non par relativisme, mais par fidélité.

Mais cette liberté n’est jamais détachée de la charité. Paul sait que les forts peuvent mépriser les faibles, et que les faibles peuvent juger les forts. C’est pourquoi il exhorte les uns et les autres à ne pas se condamner mutuellement¹⁰. La liberté chrétienne n’est pas un droit individuel, mais un service communautaire. Elle n’est pas un drapeau à brandir, mais une manière d’aimer. La question n’est jamais : « Ai‑je le droit ? », mais : « Cela édifie‑t‑il mon frère ? »¹¹. Le temps devient un espace de paix, non de division.

Cette vision du temps est profondément eschatologique. Paul écrit : « Rachetez le temps, car les jours sont mauvais »¹². Le temps chrétien est vécu dans la tension du « déjà » et du « pas encore ». Déjà, le Christ a inauguré le siècle à venir : Il est la Pâque véritable¹³, le repos véritable¹⁴, la lumière véritable¹⁵. Déjà, l’Esprit a été donné, et le croyant vit dans une création en voie de renouvellement. Mais les jours restent « mauvais » : marqués par la chute, traversés par la tentation, exposés à la vanité du monde¹⁶. Le temps n’est pas encore transfiguré. Le chrétien doit donc « racheter » le temps, c’est‑à‑dire le récupérer, le réorienter, le consacrer. La tension eschatologique protège ainsi contre deux dérives opposées : le légalisme, qui sacralise les jours comme conditions de justification, et l’indifférence, qui méprise le temps comme s’il n’avait plus aucune importance.

C’est précisément cette dérive légaliste que Paul dénonce avec force en Galates 4:10 −11. Lorsque les jours deviennent des conditions d’acceptation, des marqueurs d’appartenance, des instruments de pression religieuse, ils cessent d’être des ombres pédagogiques et deviennent des idoles¹⁷. Paul ne s’oppose pas aux jours en eux‑mêmes ; il s’oppose à leur absolutisation. Le temps chrétien n’est plus un temps prescrit, mais un temps habité.

Ainsi, lorsque l’on rassemble les témoignages du Nouveau Testament, une synthèse claire se dégage. Le temps chrétien est un temps accompli par le Christ, libéré par l’Esprit, discerné par la conscience, exercé dans la charité, et orienté par l’espérance. Les jours ne sont plus des obligations, mais des possibilités. Ils ne sont plus des murs qui séparent, mais des chemins que chacun emprunte selon sa conscience, pourvu que le Christ soit la destination. Le temps n’est plus un maître ; il devient un serviteur. Il n’est plus un système ; il devient une vocation.

Notes

1. 1 Corinthiens 5:7.

2. Jean 7:37 ‏38.

3. Jean 8:12.

4. Jean 10:22 ‏30.

5. Actes 20:7 ; 1 Corinthiens 16:2 ; Apocalypse 1:10.

6. 1 Corinthiens 11:26.

7. Actes 2 ; Jérémie 31:33.

8. Colossiens 2:16 −17.

9. Romains 14:5 ‏6.

10. Romains 14:3.

11. Romains 14:19.

12. Éphésiens 5:16.

13. 1 Corinthiens 5:7.

14. Matthieu 11:28 ; Hébreux 4:9 -10.

15. Jean 8:12.

16. Romains 8:20.

17. Galates 4:10 -11.

III – La forme réformée du culte : service, liberté et maturité

La théologie réformée ne conçoit jamais le culte chrétien comme un ensemble de jours sacrés, ni comme un calendrier imposé, ni comme une succession de fêtes obligatoires. Elle le conçoit comme une vocation, une manière d’être devant Dieu, une existence offerte. Le culte n’est pas un moment, mais une forme de vie. Ce n'est pas un cycle, mais une orientation. Il n’est pas un calendrier, mais une identité. Cette vision, profondément enracinée dans l’Écriture et dans la logique du Nouveau Testament, se déploie selon trois axes : le service, la liberté et la maturité. Ces trois dimensions ne sont pas juxtaposées ; elles s’interpénètrent, se répondent, se soutiennent. Elles forment la morphologie du culte chrétien.

III.A – Le culte comme service : anthropologie, christologie et vocation

Lorsque le Nouveau Testament parle du culte, il ne commence pas par des jours, mais par une identité : celle du serviteur. Le terme doulos revient comme un refrain. Marie se présente comme « la servante du Seigneur »¹. Paul ouvre ses lettres en se désignant comme « serviteur de Jésus-Christ »². Jacques, Pierre et Jude adoptent le même titre³. Ce n’est pas une formule d’humilité, mais une confession théologique. Le chrétien n’est pas d’abord un observateur de rites, mais un être qui appartient à un autre. Le culte commence par cette appartenance.

Cette appartenance est d’abord christologique. Le Christ est le Serviteur par excellence, Celui qui accomplit la figure du Serviteur d’Ésaïe⁴, Celui qui « n’est pas venu pour être servi, mais pour servir »⁵. Le culte chrétien n’est donc pas une imitation extérieure, mais une participation intérieure : servir comme Lui, parce que l’on appartient à Lui. Le service n’est pas une activité parmi d’autres ; il est la forme même de la vie chrétienne. Le temps devient le lieu où cette appartenance se manifeste.

Cette appartenance est ensuite anthropologique. Calvin écrit que le cœur humain est une « fabrique d’idoles »⁶, mais aussi que l’homme est créé pour « vivre coram Deo », devant Dieu. L’être humain n’est jamais neutre : il est toujours orienté. Le culte chrétien n’est pas un ajout liturgique, mais la restauration de cette orientation fondamentale. Le service devient la forme de l’existence humaine renouvelée. Le temps devient un espace de fidélité.

Cette appartenance est enfin pneumatologique. « Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté »⁷. L’Esprit libère le croyant de la servitude du péché pour le rendre serviteur du Christ. Le service devient une œuvre de l’Esprit, non une contrainte extérieure. Le temps devient un espace de liberté sanctifiée.

Cette triple dimension — christologique, anthropologique, pneumatologique — culmine dans l’exhortation de Romains 12:1 : « Offrez vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu : ce sera de votre part un culte raisonnable »⁸. Le vocabulaire sacrificiel est encore là, mais il est transfiguré. Le sacrifice n’est plus un animal, mais une vie. Le culte n’est plus un rite, mais une existence. Le temps n’est plus sanctifié par des jours, mais par une offrande continue. Le chrétien devient lui-même le lieu du culte.

Cette vision du culte comme service structure toute la théologie réformée. Elle explique la simplicité liturgique, la centralité de la Parole, la sobriété des rites, la méfiance envers les cycles festifs imposés. Le culte n’est pas un calendrier, mais une vocation. Le temps n’est pas sacralisé par des dates, mais sanctifié par l’obéissance.

III.B – La liberté chrétienne : conscience, charité et discernement

Si le culte est service, il ne peut être enfermé dans un calendrier. La liberté chrétienne n’est pas une liberté abstraite, mais une liberté orientée : liberté de servir, liberté de discerner, liberté d’aimer. Cette liberté est l’un des grands thèmes de la théologie réformée, et elle s’enracine dans la logique paulinienne.

Paul écrit : « Que chacun soit pleinement convaincu dans son esprit »⁹. La conscience devient le lieu où se décide l’observance ou la non‑observance des jours. Non par relativisme, mais par fidélité. Celui qui observe un jour peut le faire « pour le Seigneur », et celui qui ne l’observe pas peut également agir « pour le Seigneur »¹⁰. Deux pratiques opposées peuvent être également légitimes si elles sont orientées vers le Christ.

Mais cette liberté n’est jamais un prétexte à l’orgueil. Paul sait que les forts peuvent mépriser les faibles, et que les faibles peuvent juger les forts. C’est pourquoi il place immédiatement la question des jours sous le signe de la charité : « Ne méprisez pas celui qui ne mange pas… ne jugez pas celui qui mange »¹¹. La liberté chrétienne n’est pas un drapeau à brandir, mais un service à offrir. La question n’est pas : « Ai-je le droit ? », mais : « Cela édifie‑t‑il mon frère ? »¹².

Cette liberté est également eschatologique. Paul écrit : « Rachetez le temps, car les jours sont mauvais »¹³. Le temps chrétien est vécu dans la tension du « déjà » et du « pas encore ». Déjà, le Christ a inauguré le siècle à venir : Il est la Pâque véritable¹⁴, le repos véritable¹⁵, la lumière véritable¹⁶. Déjà, l’Esprit a été donné. Mais les jours restent « mauvais » : marqués par la chute, traversés par la tentation, exposés à la vanité du monde¹⁷. Le temps n’est pas encore transfiguré. Le chrétien doit donc « racheter » le temps, c’est‑à‑dire le récupérer, le réorienter, le consacrer.

La liberté chrétienne n’est donc ni anarchie ni légalisme. Elle est discernement. Elle est charité (Charisma). Elle est service(doulos). Elle est une eschatologie vécue. Elle est la forme de la maturité.

III.C – La maturité ecclésiale : un corps inégal mais uni dans le service

La théologie réformée ne conçoit jamais la liberté comme un exercice individuel. Elle la conçoit comme une réalité ecclésiale. La maturité chrétienne n’est pas la capacité de s’affranchir des jours, mais la capacité de vivre la liberté dans la charité. L’Église est un corps, et un corps est un organisme de service mutuel.

Paul écrit : « Servez-vous les uns les autres par la charité »¹⁸. Le culte communautaire n’est pas un moment isolé : il est l’expression visible d’une réalité invisible. Le service structure la vie de l’Église. Le temps devient un espace de communion.

Cette maturité se manifeste dans la manière dont l’Église gère les différences. Certains observaient encore des jours ; d’autres non. Certains avaient des scrupules ; d’autres avaient une liberté plus large. Paul ne cherche pas à uniformiser. Il cherche à unir. La maturité consiste à accueillir les faibles sans les écraser, et à encourager les forts sans les laisser mépriser. La liberté devient un service. La conscience devient une responsabilité. Le temps devient un lieu de paix.

Cette maturité est également liturgique. La simplicité réformée n’est pas une pauvreté, mais une richesse : elle protège l’Église des excès, des superstitions, des pressions culturelles. Elle recentre le culte sur la Parole, les sacrements, la prière, la communion. Elle refuse de sacraliser des jours, non par mépris du temps, mais par fidélité au service. Le temps n’est pas un maître ; il est un serviteur.

Enfin, cette maturité est eschatologique. Le service n’est pas seulement la forme présente du culte : il est la forme future de la vie éternelle. « Ses serviteurs le serviront »¹⁹. Le culte terrestre anticipe le culte céleste. Le temps devient un espace d’espérance.

III.D – Le dimanche : mémoire de la résurrection, pratique apostolique et liberté chrétienne

Le dimanche occupe une place singulière dans la vie chrétienne. Il n’est pas un sabbat, il n’est pas un jour sacré prescrit, il n’est pas un commandement moral, et pourtant il est devenu, dès les premiers siècles, le jour privilégié du rassemblement ecclésial. Cette situation paradoxale — un jour central mais non obligatoire — révèle la logique profonde du Nouveau Testament : une logique de liberté, de mémoire et d’espérance.

Le premier fait à reconnaître est simple : le Nouveau Testament ne prescrit jamais le dimanche comme jour sacré. Aucun texte ne dit : « Vous devez vous réunir le premier jour de la semaine », ou « Le dimanche remplace le sabbat ». Ce silence n’est pas un oubli. Il est théologique. Il signifie que le culte chrétien n’est plus fondé sur un calendrier, mais sur une personne : le Christ ressuscité.

Pourtant, le dimanche apparaît très tôt comme un jour privilégié. « Le premier jour de la semaine, nous étions réunis pour rompre le pain »²⁰. Paul demande que la collecte soit faite « le premier jour de la semaine »²¹. Jean dit : « Je fus ravi en esprit au jour du Seigneur »²². Ces textes montrent une pratique apostolique stable, mais jamais imposée comme loi.

Pourquoi le dimanche ? Parce que le Christ est ressuscité ce jour‑lಳ, qu’Il est apparu aux disciples ce jour‑là²⁴, que la Pentecôte a eu lieu un premier jour de la semaine²⁵. Le dimanche est le jour de la nouvelle création, le jour où le monde ancien commence à passer et où le monde nouveau commence à apparaître. Ce n'est pas un jour sacré, mais un jour significatif.

Les Pères de l’Église ont unanimement reconnu le dimanche comme jour du rassemblement, mais ils ont tout aussi unanimement refusé d’en faire un sabbat chrétien. Ignace parle de ceux qui « vivent selon le jour du Seigneur »²⁶. Justin Martyr décrit le culte dominical comme un rassemblement joyeux, centré sur la Parole et la prière²⁷. Tertullien affirme que le dimanche est un jour de liberté, non de contrainte²⁸.

Les Réformateurs ont été extrêmement prudents. Calvin refuse de faire du dimanche un sabbat chrétien, refuse de le sacraliser, refuse d’en faire un commandement moral, mais reconnaît qu’il est nécessaire d’avoir un jour commun pour l’assemblée²⁹. La Confession helvétique postérieure affirme explicitement que le dimanche n’est pas un sabbat, mais un jour choisi pour l’ordre et l’édification³⁰. Le Catéchisme de Heidelberg relit le sabbat en termes de repos spirituel, non de jour³¹.

Ainsi, le dimanche est un jour de mémoire, non d’obligation ; un jour de communion, non de contrainte ; un jour de joie, non de loi. Il est apostolique, ecclésial, christologique, eschatologique, mais non prescriptif. Le dimanche n’est pas un maître ; il est un serviteur. Il n’est pas une loi ; il est une mémoire. Il n’est pas une obligation ; il est une joie.

Notes

1. Luc 1:38.

2. Romains 1:1 ; Philippiens 1:1.

3. Jacques 1:1 ; 2 Pierre 1:1 ; Jude 1.

4. Ésaïe 52:13–53:12.

5. Marc 10:45.

6. Calvin, Institution, I.11.8.

7. 2 Corinthiens 3:17.

8. Romains 12:1.

9. Romains 14:5.

10. Romains 14:6.

11. Romains 14:3.

12. Romains 14:19.

13. Éphésiens 5:16.

14. 1 Corinthiens 5:7.

15. Matthieu 11:28 ; Hébreux 4:9‑10.

16. Jean 8:12.

17. Romains 8:20.

18. Galates 5:13.

19. Apocalypse 22:3.

20. Actes 20:7.

21. 1 Corinthiens 16:2.

22. Apocalypse 1:10.

23. Matthieu 28:1 ; Marc 16:2 ; Luc 24:1 ; Jean 20:1.

24. Jean 20:19, 26.

25. Lévitique 23:15‑16 ; Actes 2.

26. Ignace d’Antioche, Aux Magnésiens, 9.

27. Justin Martyr, Apologie, I.67.

28. Tertullien, De Corona, 3.

29. Calvin, Institution, IV.10.

30. Confession helvétique postérieure, chap. 24.

31. Catéchisme de Heidelberg, Q. 103.

IV – Conclusion : Le temps chrétien comme vocation de service, de liberté et de discernement

La question du temps chrétien n’est jamais une question de calendrier, mais une question de cœur. Lorsque Jésus répond aux pharisiens : « Il est permis de faire le bien le jour du sabbat »¹, Il ne relativise pas la loi ; Il en révèle l’intention. Le sabbat n’est pas un absolu, mais un signe. Il n’est pas une fin, mais un moyen. Il n’est pas un poids, mais un don. Jésus ne demande pas : « Est‑ce permis ? », mais : « Est‑ce bon ? » Et Paul, dans la nouvelle économie inaugurée par la résurrection, reprend exactement cette logique lorsqu’il écrit : « Que chacun soit pleinement convaincu dans son esprit »², et encore : « Cherchons ce qui contribue à la paix et à l’édification mutuelle »³. Le critère chrétien n’est donc jamais la permission, mais l’édification ; jamais la liberté abstraite, mais la charité concrète.

Cette logique traverse toute la vie chrétienne, parce que le chrétien vit dans l’enchevêtrement des deux âges : il appartient déjà au siècle à venir, mais il habite encore le siècle présent. Son adoration est une vie eschatologique, une existence offerte, un service continu. Paul l’exprime avec force : « Offrez vos corps comme un sacrifice vivant… ce sera de votre part un culte raisonnable »⁴. Le culte n’est plus un moment, mais une vocation ; non un rite, mais une orientation ; non un calendrier, mais une identité. Le chrétien devient intendant des biens spirituels du Royaume, administrant le temps non comme un maître, mais comme un serviteur.

Dans cette perspective, la place du dimanche apparaît avec clarté. Le Nouveau Testament ne prescrit jamais un jour sacré. Il ne dit pas que le dimanche remplace le sabbat. Il ne commande pas un « sabbat chrétien ». Pourtant, il témoigne d’une pratique apostolique stable : « Le premier jour de la semaine, nous étions réunis pour rompre le pain »⁵ ; Paul organise la collecte « le premier jour de la semaine »⁶ ; Jean parle du « jour du Seigneur »⁷. Le dimanche n’est donc pas une loi, mais une mémoire ; non un commandement, mais un témoignage ; non une obligation, mais une joie. Les Pères de l’Église l’ont compris ainsi : Ignace parle de ceux qui « vivent selon le jour du Seigneur »⁸ ; Justin Martyr décrit le rassemblement dominical comme un acte de reconnaissance⁹ ; Tertullien insiste sur sa liberté¹⁰. La tradition réformée a suivi cette ligne : Calvin refuse de faire du dimanche un sabbat chrétien¹¹, la Confession helvétique postérieure affirme qu’il n’est pas une fête instituée par Dieu¹², et le Catéchisme de Heidelberg relit le sabbat en termes de repos spirituel¹³. Le dimanche est donc un don apostolique, non une prescription mosaïque.

Cette distinction permet de comprendre la place respective du Principe Régulateur du Culte (PRC) et du Principe Normatif. Le PRC affirme que Dieu ne doit être adoré que selon ce qu’Il a commandé¹⁴. Il régit exclusivement le culte public : la prédication, les sacrements, la prière, la lecture de l’Écriture, le chant. Il protège l’Église contre l’innovation liturgique, la sacralisation des jours, la pression culturelle. Le Principe Normatif, en revanche, n’a jamais été conçu comme un principe liturgique. Il concerne la vie chrétienne hors du culte : la piété personnelle, les pratiques culturelles, les mémoires familiales, les usages du temps. Il dit : « Tout est permis sauf ce que Dieu interdit », mais il ne dit jamais : « Tout ce que Dieu n’interdit pas peut être introduit dans le culte. » Aucune confession réformée ne l’enseigne ainsi. Calvin ne l’applique jamais au culte. Knox, Bucer, Zwingli ne l’utilisent jamais pour structurer l’assemblée. Historiquement, le Principe Normatif est un principe de liberté chrétienne, non un principe liturgique.

Pourquoi alors est‑il devenu dominant dans le monde évangélique ?

Parce qu’il est intuitif, compatible avec la culture moderne, favorable à l’innovation, et qu’il ne demande pas de théologie du culte. Le PRC, au contraire, est contre‑intuitif, exigeant, confessionnel, et centré sur Dieu. Là où la théologie du culte est faible, le Principe Normatif s’impose naturellement. Là où la théologie du culte est forte, le PRC demeure la norme. Le monde évangélique, né dans le revivalisme, le piétisme et le méthodisme, n’a pas hérité de la théologie liturgique réformée ; il a donc adopté par défaut un principe de liberté générale, qui s’est transformé en principe liturgique sans jamais avoir été conçu comme tel.

Ainsi, le chrétien contemporain est appelé à un discernement renouvelé. Dans le culte public, il doit obéir à Dieu, non à la culture ; suivre la Parole, non l’innovation ; se soumettre au PRC, non au pragmatisme. Dans sa vie personnelle, il peut user de la liberté chrétienne, marquer ou non certains jours, célébrer ou non certaines fêtes, pourvu que cela se fasse dans la charité et la maturité. Dans l’Église, il doit accueillir les consciences faibles et fortes, ne pas mépriser, ne pas juger, ne pas scandaliser. Dans le temps, il doit vivre eschatologiquement, orientant chaque jour vers le Royaume.

Le temps chrétien n’est donc pas un maître, mais un serviteur ; non une loi, mais une opportunité ; non une obligation, mais une joie. Le culte n’est pas un calendrier, mais une vocation. Le dimanche n’est pas un sabbat, mais une mémoire. La liberté n’est pas un droit, mais un service. La conscience n’est pas un refuge individuel, mais un lieu de charité. Le PRC n’est pas une contrainte, mais une protection. Le Principe Normatif n’est pas une liturgie, mais une liberté. Ainsi, le chrétien peut vivre le temps comme un espace de fidélité, de charité et d’espérance, jusqu’au jour où « ses serviteurs le serviront »¹⁵ dans la lumière du Royaume.

Soli Deo Gloria

Notes

1. Matthieu 12:12.

2. Romains 14:5.

3. Romains 14:19.

4. Romains 12:1.

5. Actes 20:7.

6. 1 Corinthiens 16:2.

7. Apocalypse 1:10.

8. Ignace d’Antioche, Aux Magnésiens, 9.

9. Justin Martyr, Apologie, I.67.

10. Tertullien, De Corona, 3.

11. Calvin, Institution, IV.10.

12. Confession helvétique postérieure, chap. 24.

13. Catéchisme de Heidelberg, Q. 103.

14. Confession de foi de Westminster, XXI.1.

15. Apocalypse 22:3.

Simon Arseneault

Autodidacte en théologie. Je suis passionné pour le Seigneur et sa Parole , elle m'a transformer et continue de le faire. Je partage ici le fruit de cet appel.

1 Comment